De la texture du présent

Au départ il y a eu la chute. Et il a fallut se relever. Il y a un questionnement fondateur et fondamental chez moi, qui est le moteur de ma pratique artistique. Il est le centre, le but de mes recherches. J’utilise tous les moyens possibles pour tenter de trouver une réponse à cette question. Je l’encercle, je l’attaque de tous les côtés. Comme une question en suspend. Une attente. Quelque chose qui travaille sans cesse.

Un phénomène est ce qui est perçu en conscience et dont l'origine se situe dans la nature ou dans le domaine du mental. Tous les phénomènes ne sont pas perçus en pleine connaissance, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas forcément remarqués; j'essaie à travers mes travaux de dégager les limites du rationnel dans la perception d'un lieu. Comment celui-ci nous modifie à travers les perceptions que l'on en a, et à quel moment nos biais cognitifs, nos croyances, notre culture nous font basculer dans l'irrationnel.

Tous les sens sont sollicités pour découvrir un nouveau trait : souple, nerveux, sinueux, rapide et précis. Une qualité du dessin qui viendrait du ressentit. Etirer une ligne, l’incurver, lui donner sens et forme. Tester les outils pour trouver l’aisance de la main. Puis délier le poignet, le coude et l’épaule. Je viens de la danse, tout le corps est au travail. Une forme de transcription qui ne passerait plus essentiellement par l'oeil. Ainsi le toucher, l'ouie, l'odorat, le goût et les stimulations somesthésiques sont sollicités. Mon dessin, même s'il paraît explosé, anarchique, pouvant tendre vers l'automatisme, est en fait très contrôlé, rigoureux et détaillé. J'appréhende le dessin de l'intérieur du corps. La main est dirigée par les sensations internes des muscles, des nerfs, des articulations, des flux physiologiques, des courants d'énergie qui répondent aux stimuli extérieurs. Il y a un mouvement qui part de l’extérieur (le monde) vers l’intérieur du corps, qui est alors décomposé en sensations que retranscrit la main sur le papier ou dans l’argile. C’est un état de conscience élevé sur des micros évènements internes et externes à ce corps.

Ma démarche relève d’une conception élargie du dessin qui appréhende ce dernier en tant que processus de découverte et d’expérimentation. En plus de mes dessins, ma pratique comprend des objets et des performances qui en sont comme pour un rizhome, des excroissances simultanées. Peu importe la temporalité de création, la réciprocité est de mise: chaque série d’oeuvres peut ainsi affecter la conception d’une autre. Elles restent ouvertes dans le temps et gagnent par l’expérience des autres. Chaque élément est un potentiel en devenir (ou au repos alternativement).

Tout est en mouvement, en perpétuel échange et transformation, tout entre en situation d’interpénétration. Il n’y a plus de coupure entre l’homme et son environnement, au contraire, une continuité que j’essaie de transcrire à travers une combinaison de dessins et d’objets. A chaque fois l’objectif vise une cohérence d’ensemble. Toutes mes propositions participent à un ensemble plus vaste où chacune soutient l’autre, s’y accorde, lui répond, la lance vers un autre état. Mises en parallèles elles se questionnent mutuellement pour faire émerger de nouveaux sens, de nouvelles lectures.

C’est un art qui part du sensible en direction de la raison. Comme une matérialisation de ma pensée. Mon esprit se structure à partir de l’organisation qu’il met au jour par mon expérience du monde, ma relation avec la nature et l’environnement dans lequel je choisi de m’installer. Je travaille la plupart du temps en aveugle, les yeux fermés. Je ressens, je goute, je touche, j'explore le territoire, et retranscrit simultanément ces sensations en schémas espace-corps.

Mon travail se fonde toujours sur une certaine vérité de l'expérience. Entre science et spiritualité, connaissance et superstition, des expériences cognitives précises et délicates. Des tentatives de cartographier l’intangible et l’indicible. Je ne suis pas dans le discours mais dans le présent, dans l’être, telles les empreintes qui sont laissées par le passage des animaux et qu’on appelle vestiges.

 

Fabrice Cazenave 

L’Energie et le mouvement de la nature par Pauline Lisowski - 2021

Fabrice Cazenave tente de voir au-delà de ce qui se présente à lui. L’immersion dans des lieux de nature l’invite à être réceptif aux diverses sensations qu’il restitue ensuite dans ses œuvres sur papier. En dessinant les yeux fermés, en pleine conscience, il transmet l’énergie qu’il reçoit au contact des éléments naturels. Il fait confiance à ce qu’il ressent par son corps, écoute les sons de la forêt, prend le temps d’éprouver le site et d’accueillir les sensations procurées par la présence de végétaux.

Chaque temps passé à l’extérieur est inscrit dans ses carnets de dessins où il témoigne par des signes, des tracés et des formes, ce qu’il a perçu. Même s’ils paraissent relever d’une écriture auto- matique, ses dessins sont en fait les fruits d’une attention fine au monde et à l’écoute de son intérieur.

Un déplacement et un balancement se révèlent dans les dessins au fusain de cet ancien danseur. L’artiste capte ce qui apparaît en lui et transcrit ses émotions le plus précisément possible. Les végé- taux surgissent dans ses œuvres sur papier, comme des êtres vivants doués de proprioception, capables de réagir au vent et autres conditions climatiques.

Au fur et à mesure de ses expériences, il décide de créer ses propres fusains à partir d’essences d’arbres différents. Cet outil est spécifique à l’espèce qu’il dessine. Ce processus de travail convoque le cycle du végétal et suggère la résurgence de la vie des plantes. À partir de la pyrolise du bois, il réalise également des herbiers de plantes fossilisées. Ses œuvres constituent la mémoire des espaces parcourus. Les œuvres de Fabrice Cazenave nous incitent à une plus grande acuité, à mettre nos sens en action, en éveil. Plus ceux-ci sont ouverts, plus d’autres réalités s’offrent à nous.

Invité dans le cadre de la résidence d'artiste organisée à Antibes par le musée Picasso , l’artiste fut attentif aux différents végétaux qui habitent les milieux à la fois urbains et plus sauvages de la région. Il a exploré trois écosystèmes différents et a découvert des espèces à la fois exotiques et d’autres endémiques. Fabrice Cazenave s’est intéressé à la résistance de ces dernières, qui s’accrochent et poussent sur les roches. Il a pris soin de dessiner ces plantes originaires du territoire suite à ses observations lors de promenades avec un botaniste et une archéologue. Ses œuvres sur papier au graphite s’approchent à la fois de l’art du dessin botanique et montrent le végétal dans son environ- nement. Son ensemble de fusains de ces même espèces, posés en ligne sur une tablette, s’appa- rente à un herbier qui leur fait écho.

Dans ses grands formats réalisés au fusain intitulés The garden of shadows, les plantes appa- raissent monumentales, en réserve de blanc, tels des fantômes d’espèces qui resurgissent et laissent la place à ce qui peut ensuite advenir. Ses œuvres sur papier révèlent aussi des plantes importées, qui se sont adaptées au milieu. Représentées à l’échelle 1, elles nous amènent à imagi- ner un monde étrange où des végétaux exotiques prennent de l’ampleur et habitent les jardins urbains des villes de côte d’Azur.

Ses sculptures composées de plantes carbonisées et d’objets de rebus, de laisses de mer, s’appa- rentent à des natures mortes, témoins d’un milieu marqué par l’anthropisation. Ses œuvres évoquent des plantes qui cohabitent avec les déchets chimiques. Elles manifestent l’apparition d’un nouvel écosystème typique d’une nouvelle ère. Ces espèces qui luttent pour leur survie. Posées chacune sur un miroir horizontal, elles rappellent également l’étendue de la mer et l’horizon qui se déploie à perte de vue. Au sol, Chemical flowers est composée d’un ensemble de fleurs en fusain et d’argile noire, comme échouées dans une antenne parabolique rouillée. En dessin, ces composi- tions d’éléments apparaissent d’autant plus comme des bouquets, témoins de notre ère anthropo- cène et des traces que nous laissons sur les espaces naturels.

Dans le bois de la Garoupe, l’artiste a réalisé des dessins les yeux fermés. Ses œuvres sur papier de pierre qu’il nomme Herbier témoignent de la vie de la plante, de ses mouvements, quasi imper- ceptibles. En entrant en relation avec les végétaux, il rend visible leurs interactions. Ses dessins montrent des fantômes de végétaux, qu’on reconnait plus ou moins, en mouvement. Leur allure reste en mémoire. La lumière fait jaillir le végétal qui apparait et disparait. La plante intranquille, était, est, sera toujours là, telle est la pensée qui émerge de ses dessins.

Son exposition propose une déambulation à la découverte des espèces qui poussent dans différents habitats et surgissent telles des résistantes dont il faut prendre soin. L’artiste nous invite à prendre différentes postures face aux plantes, certaines nous dépassant, d’autres nécessitant une attention fine et une observation de près. Il explore différentes représentations du végétal, du dessin au trait, tel qu’on en trouve dans les livres de botanique, au dessin plus expressif où le sujet émerge dans une réserve de blanc en passant par un travail réalisé les yeux fermés.

Des questions liées à l’archéologie, à la botanique, à l’écologie et au devenir d’un milieu sont au cœur de cette exposition. Fabrice Cazenave s’engage dans la préservation de l’environnement et a conçu son travail artistique en résidence dans un profond respect du vivant en prêtant attention à une économie de matériaux. Les fusains seront ensuite rendus à la nature et poursuivront un nou- veau cycle de vie. Ainsi, l’artiste tend à nous faire prendre conscience des espèces qui cohabitent dans ces sites naturels et nous incitent à y prendre soin. Ses œuvres témoignent des connexions que nos corps peuvent avoir avec le vivant végétal.

Invocations par Marc Lasseaux

De ce détour par l’histoire de l’art et l’art contemporain, retenons que le corps de l’artiste est un corps agissant en vue d’une oeuvre qu’il lui fait extériorité (donner forme à une oeuvre peinte ou sculptée) et d’un corps comme surface de l’oeuvre, c’est-à-dire de l’intériorité même de l’artiste, de sa plastique propre par le jeu de ce qu’il ou elle fait supporter à son corps comme épreuves et limites.
Si l’on peut inscrire le travail de Fabrice Cazenave dans la filiation du corps de l’artiste et de ses usages, il me semble qu’il s’apparente au corps agissant plus qu’au corps-surface de l’oeuvre. C’est de l’intériorité de l’artiste, de ce qu’il perçoit et ressent de ses expériences à l’aveugle ou sous hypnose que s’organise l’oeuvre dessinée, sculptée ou peinte. L’environnement immédiat, disons contextuel de chaque oeuvre a un effet décisif. Qu’il s’agisse de la forêt ou de l’atelier, Fabrice y trouve de la matière : sensitive par les odeurs, le toucher, les sons, ou ce qui se trouve là à l’état non artistique au moment de l’action, qui, par incorporation au travail artistique, participe de l’objet dessiné ou sculpté. La tête « Tiresias » en plâtre et débris d’atelier relève de cette catégorie.
Il y a une différence fondamentale entre le corps mis à l’épreuve ou corps aux limites et l’usage par Fabrice de son corps propre c’est, de notre point de vue, la question de son usage. L’interview rapporté dans cette publication l’éclaire. Le corps de l’artiste capte et retranscrit des impressions sensitives, des affects nommés et mis à distance, de la vision interne projetée en formes sur le papier, la toile ou le plâtre. D’une image psychique qui s’impose d’elle- même, non contrôlée, seul ou avec l’aide d’un tiers (le psychothérapeute) à laquelle forme et matérialité sont données. Ce qui me vient ici, c’est ce qu’en allemand on appelle « Gestalt », c’est-à-dire forme au sens de la matérialité d’une image psychique associée à son contexte. Au quotidien, nous sommes habités de nos propres Gestalt, c’est-à-dire de représentations psychiques. Souvent, le réel - ce qui a lieu - diffère de ce que nous nous étions représentés par le jeu du désir et de son visage inversé : l’angoisse, ou encore du fantasme.
Dans les pratiques thérapeutiques de l’hypnose - bien loin de l’hypnose de foire qui ferait tenir en lévitation des personnes par la seule puissance du magicien - comme l’explique Fabrice, c’est en état d’éveil qu’une personne substitue une réalité à une autre par le jeu de la pensée et des sensations associées.
Le travail de Fabrice se situe aux confins de la performance, d’une performance dont le spectateur voit le seul résultat plastique. Le choix intériorité-extériorité de l’artiste se fait sans violence, ni mise à l’épreuve des limites du corps et du psychisme. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’épreuve. Il y en a de par le choix performatif. De son expérience du théâtre dansé, Fabrice Cazenave en a retenu la mobilisation énergétique, la forme qui prend corps et son double le corps qui donne forme, et une quête. Une quête d’où le religieux en tant qu’institution est absent, mais d’où l’étymologie de religion, c’est-à-dire « relié à » se déploie par le geste et la forme, par l’espace et par la matérialité des affects et impressions représentées.